L’urgence climatique : ses conséquences sur la santé mentale des peuples autochtones

En bref

Les peuples autochtones sont parmi les populations qui subissent le plus les différents effets des changements climatiques sur la santé mentale. Tout indique que des changements répétés et extrêmes des conditions météorologiques sont associés à des réactions émotionnelles fortes, au suicide, à la dépression et à l’anxiété. Les incidences négatives des changements climatiques sur l’état émotionnel et psychologique sont dues :

Les répercussions sur la santé mentale, les pertes et les dommages intangibles causés par les changements climatiques entraîneront l’apparition de nouveaux problèmes de santé mentale et une aggravation de ceux existants. Les données qui sont résumées dans cette Recherche en bref soulignent la nécessité de mieux se préparer aux conséquences des rapides changements climatiques sur la santé mentale. Il est essentiel de faire participer les peuples autochtones aux efforts de recherche mondiaux. De plus, dans un climat changeant, il faut soutenir davantage les initiatives et les décisions prises par les Autochtones pour améliorer leur bien-être mental.

Objet de la recherche

Les changements climatiques amplifient les problèmes de santé mentale existants. Ils occasionnent de nouvelles sources de stress climatique complexes qui ont des effets sur la santé mentale, dont deuil écologique et écoanxiété, détresse provoquée par les changements environnementaux et perte de lieux chers.

Certaines populations sont plus directement touchées par les changements climatiques, y compris :

La présente Recherche en bref fait état d’un examen de la portée des recherches effectuées sur les nombreuses façons dont le climat et les conditions météorologiques influent sur le bien-être mental des peuples autochtones.

Méthodes

L’équipe de recherche a sélectionné dans des publications évaluées par des pairs et parues après 2007 des articles qui portaient sur le rapport entre la santé mentale des peuples autochtones et les variables climatiques.

L’équipe de recherche a examiné :

Des partenaires de recherche autochtones, des membres des collectivités, des représentant.e.s du gouvernement et des étudiant.e.s diplômé.e.s ont été appelés tout au long du processus à collaborer et à orienter la conceptualisation, les analyses et l’interprétation des résultats.

Conclusions de la recherche

L’étude finale comprenait cinquante articles, qui portaient essentiellement sur les recherches menées au Canada, en Australie et aux États-Unis, le nombre d’articles augmentant avec le temps.

Six thèmes sont ressortis de l’étude :

1. Les divers effets des changements climatiques sur la santé mentale

Il est ressorti des éléments de preuve que des conditions météorologiques extrêmes et de courte durée, comme les tempêtes, les inondations, la température et la saisonnalité, étaient liées à tout un éventail d’effets sur la santé psychologique et mentale, dont :

On a surtout étudié les variations de température et de précipitations par rapport au suicide et aux maladies mentales. Une exposition chronique à de multiples conditions météorologiques (p. ex. vent, tempêtes, formation de la glace de mer) et, ultérieurement, les problèmes d’accès aux terres ont également été liés à des réactions affectives et à des sentiments de perte, d’inquiétude, de colère, de tristesse et de détresse.

Il est également apparu que les problèmes que causent les phénomènes climatiques (p. ex. insécurité alimentaire et hydrique) peuvent entraîner des maladies mentales, des comportements suicidaires, des stratégies d’adaptation néfastes et un recours accru aux services de santé. Une exposition indirecte à des facteurs de stress climatique provoque également une détresse émotionnelle, soit indirectement, soit à l’idée des projections climatiques qui menacent l’avenir des individus et des collectivités. Ainsi, les participants autochtones avaient peur ou ressentaient de la compassion pour les personnes (en particulier celles appartenant à leur réseau social) qui subissaient des conditions météorologiques ou environnementales intenses.

2. Les changements climatiques altèrent le sentiment d’appartenance à un lieu et la santé mentale De nombreux articles ont mis en évidence les liens forts, profonds et ancestraux qui unissent les peuples autochtones à leurs terres. Il est important pour eux d’y avoir accès et d’y passer du temps pour se procurer de la nourriture, des ressources et d’autres moyens de subsistance. Cet accès favorise la protection et l’amélioration du bien-être mental des Autochtones ainsi que la satisfaction de leurs besoins psychologiques (p. ex. fort sentiment d’identité et d’estime de soi, relations interpersonnelles et pratiques culturelles).

Les changements climatiques et environnementaux étaient étroitement associés à une altération du sentiment d’appartenance, laquelle avait des effets négatifs sur les moyens de subsistance, les pratiques culturelles et les liens sociaux.

Les changements des conditions environnementales qui ont perturbé leur lien avec la terre ont aussi des incidences négatives sur la santé mentale, dont :

3. Dans le contexte des changements climatiques, la santé mentale des Autochtones varie en fonction de l’âge et du genre

On a constaté que, selon les genres et les groupes d’âge, il existe des différences dans les méthodes d’adaptation et l’accès aux réseaux sociaux, ce qui suggère que, outre les ressources individuelles et celles qui visent plus largement le bien-être des collectivités, des approches multisectorielles en matière de programmes de soutien en santé mentale sont importantes.

Ainsi, dans une communauté subarctique inuite, les femmes étaient nettement plus enclines à déclarer ressentir de la colère, de la crainte et de la frustration face aux changements environnementaux que les hommes. Si aucun article ne traitait uniquement des hommes à cet égard, selon certains articles, en revanche, l’anxiété, le suicide et l’abus de substances psychoactives étaient plus problématiques chez eux. Quand les emplois saisonniers et les activités tributaires du climat (p. ex. agriculture et chasse) sont menacés, la santé mentale des hommes s’en ressent, ce qui affecte leur ancrage identitaire à un lieu.

Il est également important de se concentrer sur la façon dont les jeunes vivent ces changements climatiques, car elle influe souvent plus tard sur leur santé mentale et leur bien-être. Concernant les incidences des changements climatiques sur la santé mentale, les aînés et les personnes âgées constituent dans les collectivités un groupe particulièrement vulnérable, car leur identité, leurs moyens de subsistance et leur bien-être sont souvent profondément enracinés dans le temps passé sur leurs terres. Les jeunes participant.e.s inuit.e.s ont notamment exprimé leurs préoccupations au sujet des aînés et des personnes âgées de leur communauté, reconnaissant que les changements environnementaux et culturels radicaux qu’eux-mêmes perçoivent doivent être ressentis avec encore plus d’intensité par les générations précédentes.

4. La sécurité alimentaire, le lien commun entre le climat et la santé mentale On a rapporté que les changements climatiques compromettent l’accès des peuples autochtones à des aliments de bonne qualité en quantité suffisante, ce qui entraîne des problèmes de santé mentale. Le fait de pouvoir nourrir sa famille est considéré comme une source d’identité positive. La récolte et le partage de la nourriture sont étroitement liés à la satisfaction des besoins psychologiques de chaque individu et de la communauté, et contribuent également à renforcer les liens sociaux. Des données ont également été recueillies sur l’affliction et le deuil qui s’ensuivent après la perte de bétail et d’animaux sauvages à cause du réchauffement climatique.

5. Les mouvements de population induits par les changements climatiques : une source d’inquiétude pour la santé mentale Les changements climatiques et les incidences sur l’environnement, en raison de la hausse du niveau des mers et de la sécheresse chronique entre autres, risquent de tellement modifier les paysages que ces derniers ne seront plus en mesure de produire des récoltes et de préserver les moyens de subsistance des Autochtones. Les faits ont montré que des phénomènes météorologiques extrêmes, des délocalisations non prévues, ainsi que des migrations et des déplacements forcés sont liés à des taux plus élevés de troubles mentaux et d’abus de substances psychoactives ainsi qu’à la perte de mécanismes de soutien social essentiels.

Il est important de noter qu’on impose souvent aux communautés de se délocaliser et de migrer lorsque les pertes et les dégâts sont si graves que la question de rester ne se pose plus. Ces stratégies peuvent faire resurgir chez les peuples autochtones les traumatismes historiques des déplacements et des réinstallations forcés.

6. Les changements climatiques ont occasionné une exacerbation des émotions liées à l’aliénation historique et actuelle Sentiment d’impuissance, manque de contrôle et colère ont souvent été évoqués par les participant.e.s dans les discussions sur les répercussions des changements climatiques sur l’autonomie et la libre détermination des peuples autochtones. Pour certain.e.s, leur capacité limitée à atténuer les changements climatiques mondiaux était liée au sentiment que les gouvernements et l’ensemble de la communauté internationale les avaient abandonnés, ce qui faisait resurgir en elles et eux d’anciens traumatismes. Il est également apparu que le manque de planification et les mauvaises politiques peuvent avoir des conséquences psychologiques plus graves que les changements climatiques eux-mêmes.

Applications possibles

Il est probable que les aléas climatiques et les conditions météorologiques extrêmes obligeront à davantage de réinstallations forcées. Il est donc important de prévoir et de prendre en charge les besoins complexes en matière de santé mentale des migrants autochtones, car leurs réseaux culturels, sociaux, familiaux et environnementaux risquent d’être perturbés.

Il faudra appliquer diverses approches méthodologiques pour documenter ces pertes et préjudices immatériels, déterminer les limites éventuelles de l’adaptation et proposer d’autres pistes souhaitables. Pour améliorer les efforts déployés pour s’adapter, il faut que les Autochtones participent davantage à la politique et aux programmes appropriés en matière de changement climatique.

Il faut poursuivre les recherches pour étudier en quoi ces facteurs de stress émotionnel et mental induits par les changements climatiques peuvent aggraver des problèmes de santé déjà présents et interagir avec des problèmes de santé concomitants et des maladies mentales préexistantes. Cette étude fait ressortir la nécessité de mener davantage d’études au sein de la population et d’études longitudinales, et de surveiller activement la santé mentale des populations autochtones touchées.

Autrices

Jacqueline Middleton1, Ashlee Cunsolo2, Andria Jones-Bitton1, Carlee J. Wright3,

Sherilee L. Harper1,3

1. Département de médecine des populations, Université de Guelph, Guelph, Ontario, Canada

2. Labrador Institute de l’Université Memorial, Happy Valley-Goose Bay, Terre-Neuve-et-Labrador, Canada

3. École de santé publique, Université de l’Alberta, Edmonton, Alberta, Canada

En savoir plus sur