Ce qu’il faut savoir
Cette étude visait à explorer les facteurs de stress liés à la réinstallation chez les réfugiés ayant des enfants à charge et les répercussions de ces facteurs sur leur propre santé mentale et le bien-être de leur famille ainsi que les stratégies d’adaptation auxquelles ils avaient recours. Chez les personnes contraintes de fuir leur pays, les facteurs de stress post-migratoire exacerbent le risque de troubles mentaux.
Pour leur recherche destinée à pallier le manque d’informations sur la santé mentale et les stratégies d’adaptation des personnes réinstallées qui ont des enfants à charge, les autrices de l’article ont employé des méthodes mixtes et elles ont découvert que ces personnes connaissaient une grande détresse psychique due à des facteurs économiques et sociaux. Le risque était aggravé par un mauvais état de santé, par le fait d’être en situation de monoparentalité, par un faible niveau d’alphabétisation et par l’existence de tensions intra-familiales importantes. En dépit des difficultés rencontrées au quotidien, la plupart des participants à l’étude ont déclaré avoir réussi à s’adapter à la situation en recourant à divers mécanismes d’adaptation, dont le recadrage positif, le soutien des proches et leur foi religieuse.
Néanmoins, les résultats de l’étude semblent indiquer que les réfugiés qui ont des enfants à charge bénéficieraient de programmes intégrant des modèles de soins de santé mentale adaptés à la culture et axés sur la famille offrant un soutien social et économique complet au-delà des deux premières années de leur arrivée.
Objet de la recherche
Des études antérieures avaient montré que chez les personnes contraintes de fuir leur pays, les facteurs de stress post-migratoires augmentaient le risque de troubles mentaux et pouvaient intensifier les effets des traumatismes pré-migratoires. Les chercheuses ont cependant constaté qu’on savait peu de choses sur la santé mentale des réfugiés réinstallés avec des enfants à charge, même si les données indiquaient un risque plus élevé de problèmes de santé mentale au sein de cette population. En outre, peu d’études s’étaient penchées sur les stratégies employées par les réfugiés ayant des enfants à charge pour s’adapter à leur nouvel environnement.
La présente étude intègre les systèmes familiaux et les déterminants sociaux de la santé mentale chez les réfugiés ayant des enfants à charge afin d’examiner :
- les effets des facteurs de stress liés à la réinstallation sur leur santé mentale;
- leur perception de l’effet de ces facteurs de stress sur leur bien-être propre et celui de leur famille;
- leurs stratégies d’adaptation et les moyens dont ils disposent pour faire face à leur situation.
Méthode
L’équipe de recherche a mené une enquête à méthodes mixtes auprès de 40 réfugiés qui avaient des enfants mineurs, qui s’étaient réinstallés à Hamilton, au Canada, entre 2018 et 2022 et qui étaient parrainés par le gouvernement. L’étude était axée sur les réfugiés arabophones, en raison du grand nombre de familles syriennes réinstallées au Canada depuis 2016 dans le cadre de la réponse humanitaire du gouvernement fédéral au conflit en Syrie. Des agents de traitement de cas travaillant pour un organisme fournissant des services d’établissement à Hamilton ont téléphoné à leurs clients admissibles pour leur présenter l’étude et leur demander s’ils consentaient à y participer.
Les critères d’inclusion à l’étude étaient les suivants :
- être arrivé·e au Canada en 2018 ou après en tant que réfugié·e parrainé·e par le gouvernement
- parler couramment l’arabe
- avoir la charge principale d’au moins un enfant âgé de 4 à 17 ans
Les participants ont été interrogés séparément en arabe, par webconférence ou par téléphone. Les enquêteurs ont consigné verbatim les réponses ouvertes avant de les traduire en anglais. Les chercheuses ont ensuite analysé les données quantitatives et qualitatives séparément avant de les fusionner au stade des conclusions.
Conclusions de la recherche
L’âge moyen des participants à l’étude était de 43 ans. Les femmes représentaient 60 % des personnes interrogées et 85 % des répondants étaient mariés. La majorité des personnes interrogées (78 %) avaient fait des études primaires ou secondaires et plus de la moitié (58 %) étaient sans emploi, mais ne cherchaient pas de travail – soit en raison d’une maladie ou d’un handicap, soit parce qu’elles s’occupaient des enfants à plein temps ou ne parlaient pas l’anglais. La principale source de revenus de 90 % des personnes interrogées étaient les allocations versées par le gouvernement.
Facteurs de stress de la vie courante liés à la réinstallation
La majorité des participants à l’étude ont indiqué que divers facteurs de stress affectaient le bien-être physique et mental de leur famille au quotidien : inquiétudes au sujet de la sécurité et des conditions de vie des êtres chers demeurés au pays, et difficultés à trouver un logement convenable, à faire venir des proches au Canada, à rembourser le prêt contracté pour couvrir les frais d’immigration et à régler les factures. Les participants ont également fait état d’autres problèmes, dont la difficulté à apprendre l’anglais, la maîtrise insuffisante de cette langue constituant un obstacle à l’accès aux soins et à l’emploi.
Intersectionnalité de la détresse parentale et des facteurs de stress post-migratoires
Les défis quotidiens que posent la barrière linguistique, les mauvaises conditions de logement, l’insuffisance des revenus, la séparation des familles et les difficultés d’accès aux soins de santé ont un effet cumulatif sur la santé mentale des réfugiés ayant des enfants à charge. Sur une échelle mesurant la détresse psychique, la moitié des participants ont eu un score positif pour la détresse psychique grave. On a demandé aux participants de remplir en deux exemplaires une échelle d’évaluation de la santé à 5 points : un exemplaire portant sur leur propre santé et l’autre sur celle d’un de leurs enfants, choisi au hasard. Les chercheuses ont interprété les réponses au bas de l’échelle (1 et 2 points) comme indiquant un mauvais état de santé. Pour la première échelle, 65 % des participants ont répondu que leur santé était « mauvaise » (1 point) ou « moyenne » (2 points). Quant aux enfants, 28 % étaient considérés comme étant en mauvaise santé. Ces participants ont déclaré que leur propre état de santé ou celui de leur enfant alourdissait leur fardeau psychique.
Les restrictions liées à la COVID‑19 ont exacerbé la détresse des participants en réduisant leurs possibilités d’interaction sociale, d’apprentissage de l’anglais et d’adaptation aux normes sociétales et culturelles de leur nouvel environnement. Les conflits intra-familiaux semblaient également être un facteur de risque important pour la santé mentale de la population à l’étude.
Les chercheuses ont découvert que la plupart des participants attribuaient leur détresse à la présence de facteurs de stress liés à la réinstallation plutôt qu’à des traumatismes antérieurs à l’émigration. Les chefs de famille monoparentale semblaient particulièrement vulnérables au stress lié à la réinstallation, en raison d’un sentiment d’isolement et d’impuissance.
Mécanismes d’adaptation et rôle de la famille comme source de résilience
Malgré une détresse psychique importante et en dépit des facteurs de stress liés à la réinstallation, la majorité des participants (85 %) ont estimé qu’ils s’adaptaient « bien » ou « très bien ». Ils ont cité plusieurs mécanismes d’adaptation, dont le recadrage positif, la recherche de soutien auprès des fournisseurs de services communautaires, les techniques de résolution de problèmes et leur foi religieuse.
Il est intéressant de constater que les participants à l’étude, qui faisaient face à des facteurs de stress au quotidien et qui connaissaient une grande détresse psychique, n’ont pas mentionné de répercussions négatives sur la dynamique de leur famille et son bien-être. Ils ont fait état de 2 à 3 interactions positives par semaine avec leurs enfants et n’ont signalé que peu de conflits entre parents et enfants ou entre adultes (moins d’une fois par mois). De nombreux participants ont indiqué que la famille était une source importante de soutien émotionnel et de résilience, qui leur permettait de faire face aux problèmes du quotidien.
Portée et limites des conclusions
Les chercheuses signalent que leur étude comporte plusieurs limites. Tout d’abord, étant donné que tous les répondants étaient des réfugiés parrainés par le gouvernement et que la majorité d’entre eux venaient de Syrie, l’échantillon de l’étude n’est pas nécessairement représentatif de la diversité des réfugiés arrivant au Canada. Ensuite, les réponses doivent être interprétées dans le contexte de la pandémie de COVID‑19, puisque la collecte des données a eu lieu durant cette période. Enfin, les chercheuses n’ont posé qu’une question sur l’auto-évaluation de la capacité d’adaptation, ce qui ne peut refléter l'éventail des stratégies d'adaptation décrites par les participants.
Applications possibles
Il ressort de l’étude qu’en raison des facteurs de stress liés à la parentalité et des difficultés sociales et économiques que les réfugiés ayant des enfants à charge rencontrent à leur arrivée au Canada, ils risquent davantage d’avoir une mauvaise santé mentale. Il est donc urgent de s’attaquer aux déterminants structurels et sociaux de la santé mentale dans cette population. L’équipe de recherche estime qu’un soutien social et économique complet devrait être inscrit dans les politiques et programmes à l’intention des réfugiés, et ce, au-delà des deux premières années de leur arrivée, afin d’atténuer le fardeau psychique de la réinstallation. Ces programmes devraient en outre intégrer des modèles de prise en charge de la santé mentale qui soient adaptés à la culture et axés sur la famille, celle-ci devant être reconnue comme une source de résilience.
Auteur.trice.s
Amanda Sim1, Eve Puffer2, Afreen Ahmad1, Lina Hammad1 et Katholiki Georgiades1
- Département de psychiatrie et de neurosciences de l’Université McMaster et centre Offord d’études sur l’enfant, Hamilton (Ontario) Canada
- Département de psychologie et de neurosciences du Duke Global Health Institute, Université Duke, C.N., É.-U.