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La recherche en temps réel : Mise à l’essai de la psychothérapie assistée par la psilocybine dans le traitement des troubles de dépression majeure et des troubles liés à la consommation d’alcool concomitants

Ce qu’il faut savoir

Selon une revue récente des travaux de recherche (Hunt, 2020), un trouble dépressif majeur se manifeste fréquemment en même temps que des troubles liés à l’usage de substances psychoactives, en particulier l’alcool. Cet examen a également permis de constater que les personnes présentant ces deux troubles éprouvent des symptômes plus graves et davantage de difficultés de fonctionnement, et qu’elles sont plus souvent hospitalisées. Leur risque de mourir est également plus grand que celui des personnes ne présentant que des symptômes de dépression majeure. Dans le cadre d’une étude pilote, on examine à l’heure actuelle le potentiel de la psilocybine, un agent psychédélique, pour traiter les personnes souffrant à la fois d’un trouble dépressif majeur (TDM) et d’un trouble lié à la consommation d’alcool (TCA). Dans ce numéro de La recherche en temps réel, nous présentons un entretien réalisé avec Jacob Cohen (doctorant) sur cette étude pilote, que dirige le Dr Bernard Le Foll au Centre de toxicomanie et de santé mentale*. Les réponses de Jacob ont subi quelques modifications rédactionnelles pour des raisons de clarté.

Dans quel contexte cette étude s’inscrit-elle ?

Jacob Cohen : Ces dernières années, l’étude des effets bénéfiques des agents psychédéliques pour la santé mentale a connu un regain d’intérêt. De nombreux essais ont montré que, contrairement aux traitements actuels, comme les antidépresseurs et la thérapie psychologique, les psychédéliques ont des bienfaits thérapeutiques rapides et durables. Les rapports des expérimentations font état d’une diminution considérable des symptômes après seulement une ou deux doses de psychédélique, alors que des semaines, voire des mois, sont souvent nécessaires pour obtenir un résultat avec les traitements actuels. Les personnes se rétablissent plus rapidement et se maintiennent dans cet état pendant plus longtemps.

Parlez-nous de l’étude.

Jacob Cohen : Le trouble dépressif majeur (TDM) et le trouble lié à la consommation d’alcool (TCA) représentent des problèmes énormes, non seulement au Canada, mais aussi dans le monde entier. La psilocybine est un agent psychédélique que certains membres de l’équipe de recherche mettent à l’essai dans le traitement de ces troubles. Cependant, il n’existe aucune étude publiée sur l’innocuité et l’efficacité du traitement chez des personnes présentant les deux troubles en même temps, ce que l’on appelle des troubles comorbides.

Nous menons une étude pilote pour évaluer l’innocuité et l’efficacité de la psilocybine dans le traitement des troubles de dépression majeure et des troubles liés à la consommation d’alcool concomitants. Des chercheurs de l’Université Johns Hopkins testent actuellement la psilocybine pour les troubles comorbides, mais ils n’administrent qu’une seule dose. Par contre, dans notre étude, nous administrerons deux doses, ce qui s’est avéré très efficace dans certaines études sur la dépression. Notre étude est également unique, car une psychothérapie, dont on sait qu’elle est efficace pour ces deux troubles, sera administrée en parallèle aux participant.e.s.

Quelle est la population cible ?

Jacob Cohen : Nous appliquons des critères d’inclusion et d’exclusion, mais, d’une manière générale, la population cible est constituée de personnes âgées de 18 à 65 ans et présentant un double diagnostic de TDM et de TCA. Notre objectif est de recruter 40 participant.e.s. L’idéal serait de compter un nombre égal d’hommes et de femmes.

Où recruterez-vous les participant.e.s ?

Jacob Cohen : Principalement à Toronto, car nous avons le programme COMPASS (Concurrent Outpatient Medical & Psychosocial Addiction Support Services) à CAMH, qui compte une double clinique TDM et TCA. Mais, je pense que le recrutement sera ouvert. Il suffit de pouvoir venir à Toronto.

Quelle est la méthodologie ?

Jacob Cohen : Nous évaluons en premier lieu chaque participant.e pour nous assurer qu’il ou elle présente les deux troubles. La première semaine, il s’agit de préparer chaque participant.e à sa première séance de traitement, c’est-à-dire de discuter de ce qu’il ou elle s’apprête à vivre et de ses attentes. Au cours de cette séance, le.la participant.e, qui se trouve dans une pièce en présence de deux thérapeutes, reçoit une dose de psilocybine ou un placebo, suivi d’une séance de psychothérapie, qui se base sur une méthode thérapeutique validée, similaire à la thérapie d’acceptation et d’engagement. [en anglais]

Le lendemain, ou quelques jours plus tard, les participant.e.s sont de retour pour assister à une séance d’intégration, au cours de laquelle l’équipe de recherche examine leur expérience et sa signification. La troisième semaine, retour de chaque participant.e pour une autre séance de préparation et de dosage, suivie quelques jours plus tard d’une séance d’intégration. L’objectif de cette dernière : examiner en profondeur l’expérience vécue par les participants pendant la séance de dosage et, selon les cas, avoir recours à des techniques thérapeutiques pour consolider des éléments particuliers de leur expérience et les inciter à adopter des modes de pensée et de comportement souhaitables. Par la suite, les participants font l’objet d’un suivi toutes les semaines, jusqu’à la sixième semaine, qui marque leur dernière visite. À cette occasion, nous évaluons leurs symptômes de dépression, leur besoin de consommer de l’alcool et la quantité totale d’alcool qu’ils ont bue par jour.

Quels résultats attendez-vous de ces travaux de recherche ?

Jacob Cohen : Si cette approche est sûre, marche bien et rapidement dans les états comorbides, elle pourrait non seulement faire économiser beaucoup de temps et d’argent au système, mais épargner aussi aux patient.e.s du temps et de l’argent. Il leur suffirait d’une ou deux séances de traitement pour se porter bien pendant longtemps, au lieu d’enchaîner les thérapies et de changer de médicaments, ce qui n’est pas toujours efficace. Pour les personnes qui souffrent, si la psilocybine agit rapidement, elle pourrait sauver des vies. Elle pourrait également changer la donne pour les personnes vivant dans des régions rurales et éloignées qui ont un accès limité aux traitements psychiatriques et psychologiques. C’est vraiment passionnant de participer à ce projet.

Quelles sont les limites de cette étude ?

Jacob Cohen : Comme il ne s’agit que d’un essai pilote, l’échantillon comprendra seulement 40 participant.e.s. De plus, nous ne serons pas en mesure de recruter des participants d’autant d’horizons que nous le souhaiterions. Comme l’échantillon est petit, nous aurons peut-être aussi du mal à établir des comparaisons entre les résultats obtenus par les hommes et les femmes : nous savons que les effets et les modes d’action des psychédéliques sont quelque peu différents selon les sexes. Si ce projet pilote s’avère sûr et efficace avec cet échantillon réduit, nous espérons procéder à l’avenir à des essais plus importants.

Selon vous, quelle contribution cette étude pourrait-elle apporter au secteur de la santé mentale et des dépendances de l’Ontario ?

Jacob Cohen : En raison de leur grande complexité, les troubles comorbides n’ont pas fait l’objet de nombreuses études. Si nous arrivons à démontrer que la psilocybine est efficace pour traiter ces troubles complexes, je pense que cela pourrait élargir le champ d’application et redonner espoir non seulement aux patient.e.s, mais aussi à l’équipe de recherche et aux clinicien.ne.s.

À l’heure actuelle, l’usage de la psilocybine est légal à deux conditions. La première concerne la fin de vie, soit les patient.e.s atteint.e.s d’un cancer et les personnes en soins palliatifs. Toutefois, le processus pour obtenir l’autorisation est très long et compliqué. La deuxième concerne les essais cliniques. Si nous parvenons à démontrer que le traitement fonctionne, les organismes de réglementation disposeront de plus de preuves pour accorder leur approbation à l’application de ce traitement.

Souhaiteriez-vous que ces travaux soient élargis à d’autres domaines ?

Jacob Cohen : Les voies pouvant être empruntées sont pléthore, car nous vivons à l’heure d’un renouveau d’intérêt de la part des organismes de réglementation et du public pour la recherche sur les psychédéliques. Il reste beaucoup de choses que nous ne connaissons pas à fond, qu’il s’agisse de leurs mécanismes ou de leur efficacité. Par ailleurs, des avancées ont été réalisées dans le domaine chimique, si bien qu’on assiste à la conception de molécules qui ne provoquent pas de « trip » psychédélique, mais qui peuvent être tout aussi efficaces. Des échantillons plus importants nous permettront d’examiner d’une part l’innocuité et l’efficacité de ces composés pour traiter différents troubles et, d’autre part, les différences selon le sexe, l’âge et l’origine ethnique. Il s’agit en réalité d’un vaste champ, très ouvert.

Cette étude, qui est financée par les Instituts de recherche en santé du Canada, débutera, si tout va bien, dans les prochains mois.

À propos de l’équipe de recherche

*Les personnes suivantes participent à cette étude pilote :

Bernard Le Foll
Clinicien-chercheur et chef, Laboratoire de recherche translationnelle sur les addictions, Institut de recherche en santé mentale de la famille Campbell, CAMH
Responsable, Service de l’innovation en recherche clinique, Division de la toxicomanie, CAMH
Chef, Clinique de recherche sur les troubles liés à l’alcool et de traitement, CAMH
Président, psychiatrie de la toxicomanie, Département de psychiatrie, Université de Toronto
Professeur, Départements de médecine familiale et communautaire, de pharmacologie et de toxicologie, et de psychiatrie, Institut des sciences médicales et École de santé publique Dalla Lana, Université de Toronto

Jacob Cohen PhD(C)
Centre de toxicomanie et de santé mentale
Département de pharmacologie et toxicologie, Université de Toronto

Clement Ma
Chercheur indépendant, CAMH
Professeur adjoint de biostatistique, Université de Toronto
Professeur adjoint, Division de la biostatistique, École de santé publique Dalla Lana

Ishrat Husain
Clinicien-chercheur et chef, Service des troubles de l’humeur, CAMH
Responsable scientifique, Unité des essais cliniques, CAMH
Professeur agrégé, Neurosciences et application clinique, Département de psychiatrie, Université de Toronto

Matthew Sloan
Clinicien-chercheur, Clinique d’évaluation de la toxicomanie, CAMH
Professeur adjoint, Cerveau et thérapeutique, Programme de toxicomanie, Département de psychiatrie, Université de Toronto
Professeur adjoint, Département de psychologie, Université de Toronto

Ahmed Hassan
Clinicien-chercheur et psychiatre de la dépendance, Service de toxicomanie médicale, CAMH
Professeur adjoint, Neurosciences et application clinique, Département de psychiatrie, Université de Toronto

David Castle
Professeur de psychiatrie, Centre for Mental Health Service Innovation, Université de Tasmanie

David Nutt
Professeur de psychiatrie et directeur, Unité de neuropsychopharmacologie, Imperial College London, Royaume-Uni.

Référence

Hunt, G. E. « Prevalence of comorbid substance use in major depressive disorder in community and clinical settings, 1990–2019: Systematic review and meta-analysis », Journal of Affective Disorders, 266, 2020, p. 288-293. doi : https://doi.org/10.1016/j.jad.2020.01.141

 

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