La violence familiale et les jeunes 2SLGBTQ+ sans abri ou à risque d’itinérance durant la pandémie de COVID 19

Ce que vous devez savoir

La principale cause d’itinérance chez les jeunes bispirituels, lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres, queers et en questionnement (2SLGBTQ+) est la violence familiale résultant de la révélation, par les jeunes, de leur appartenance à cette communauté. En Amérique du Nord, les 2SLGBTQ+ représentent de 20 à 40 % de la population des jeunes sans abri. Les recherches indiquent que de nombreux risques associés à la violence familiale et à la maltraitance sont plus élevés chez les jeunes qui s’identifient comme 2SLGBTQ+. Au vu du peu de recherches consacrées à la violence familiale chez les jeunes 2SLGBTQ+ en situation d’itinérance pendant la pandémie de COVID‑19, les chercheurs de l’étude présentée ici ont décidé d’interroger un groupe de jeunes de cette communauté qui étaient sans abri ou à risque d’itinérance et résidaient dans la région du grand Toronto (RGT, située dans la province de l’Ontario, au Canada) et aux alentours pour recueillir leurs témoignages sur la violence familiale avant et après le déclenchement de la pandémie de COVID‑19.

Objet de la recherche

Des études antérieures avaient indiqué que la violence familiale et le rejet par la famille avaient des effets délétères sur la santé physique et mentale des jeunes 2SLGBTQ+ : syndrome de stress post-traumatique, risque accru de suicide, anxiété, dépression, consommation de substances psychoactives et autres conséquences. Or, pendant la pandémie de COVID‑19, la violence familiale s’est significativement accrue. Plusieurs facteurs sont corrélés à l’aggravation de la violence familiale pendant les pandémies, dont :

En raison de la pandémie, de nombreux jeunes ont fait face à un changement de leurs conditions d’emploi et de logement. Ils ont été contraints de retourner chez leurs parents et de se confiner avec eux malgré l’existence de tensions, et le nombre des cas de violence familiale signalés a bondi.

La présente étude est la première à examiner la violence familiale affectant les jeunes 2SLGBTQ+ sans abri ou à risque d’itinérance pendant la pandémie de COVID‑19.

Méthode

Pour examiner les effets de la pandémie de COVID‑19 sur les jeunes 2SLGBTQ+ sans abri ou à risque d’itinérance dans la région du grand Toronto et ses environs, les chercheurs ont employé une méthode de recherche mixte. De janvier à juin 2021, ils ont recueilli des données quantitatives et qualitatives auprès de jeunes répondant aux critères d’inclusion suivants :

Des entrevues ont été menées auprès de répondants clés (personnel de première ligne et gestionnaires) travaillant pour des organismes de services aux jeunes, des programmes de logement, des agences de protection de l’enfance et des refuges exploités par le gouvernement dans la RGT et les environs.

Les jeunes participants à l’étude ont rempli trois questionnaires qui leur ont été distribués sur une période de six mois. Un entretien virtuel individuel, approfondi et semi-structuré a également été réalisé auprès des jeunes qui s’étaient dits intéressés. À cet entretien étaient conviés des répondants clés.

Conclusions de la recherche

Les chercheurs ont analysé les données recueillies auprès de 92 jeunes 2SLGBTQ+ et 15 répondants clés. Les conditions de logement des jeunes participants étaient variées : certains vivaient avec leur famille, d’autres dans des logements de transition, des refuges ou des espaces publics. L’âge moyen auquel les jeunes s’étaient retrouvés sans abri pour la première fois était de 16 ans. La majorité des jeunes ont déclaré que la violence familiale, et plus particulièrement le rejet familial fondé sur l’identité, était la principale raison qui les avait conduits à l’itinérance.

Antécédents de violence familiale avant la pandémie

La majorité des jeunes ont dit qu’avant de connaître l’itinérance, ils avaient été confrontés à un climat familial difficile. Ces jeunes avaient de sérieuses inquiétudes quant à leur sécurité au sein du foyer familial en raison de la violence psychologique, émotionnelle ou physique qu’ils avaient subie et dont ils avaient été témoins.

Les chercheurs ont découvert qu’il y avait diverses raisons à la violence familiale, elle-même à l’origine de préoccupations en matière de sécurité :

Plus de la moitié des jeunes ont déclaré avoir eu affaire aux services de protection de l’enfance en raison de longs antécédents de maltraitance et de violence dans le foyer familial. Cela corrobore les faits observés lors de recherches antérieures sur l’itinérance des jeunes.

Violence familiale liée à l’identité avant la pandémie

La majorité des jeunes ont déclaré être confrontés au rejet de leur famille et à la discrimination en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre. Près de 68 % des jeunes avaient été exposés à des violences verbales et près de 31 % des jeunes avaient subi des violences physiques de la part d’un membre de leur famille en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre. Les chercheurs ont également constaté que le rejet familial fondé sur l’identité 2SLGBTQ+ était la raison principale qui avait conduit les jeunes à l’itinérance.

Violence familiale depuis le début de la pandémie

Les chercheurs ont découvert que 72 % des jeunes avaient subi des violences verbales ou émotionnelles et 39 % des violences physiques de la part de leur famille, et ce, indépendamment du fait de vivre ou non au foyer familial pendant la pandémie de COVID‑19. Quelque 38 % des jeunes avaient vécu avec leur famille à un moment ou à un autre de la pandémie de COVID‑19. Par ailleurs, les entretiens avec les répondants clés ont révélé que la violence parentale s’était accrue pendant la pandémie.

Causes supplémentaires de violence familiale depuis le début de la pandémie

Les jeunes et les répondants clés ont établi un lien entre l’accroissement de la violence familiale pendant la pandémie et divers facteurs :

Près de 74 % des jeunes qui avaient vécu avec leur famille à un moment ou à un autre de la pandémie ont signalé une intensification des conflits liés à leur vie privée et à leur espace personnel. De même, quelque 65 % des jeunes qui avaient vécu avec leur famille à un moment ou à un autre de la pandémie ont signalé une augmentation des conflits familiaux liés à des raisons financières (p. ex. dépenses, achats, paiement de factures).

Les chercheurs ont constaté que, dans l’ensemble, la violence familiale était liée à des difficultés financières. Les entretiens avec les répondants clés ont également révélé que l’exacerbation de la violence familiale était due à l’allongement du temps passé en famille, au confinement et aux mesures de santé publique liées à la COVID‑19. Les jeunes ayant moins de moyens de s’évader du cadre familial, ils n’étaient plus en mesure de faire face comme ils le faisaient avant la pandémie.

Violence familiale liée à l’identité depuis le début de la pandémie

L’identité (orientation sexuelle et identité de genre) des jeunes était une des raisons courantes de violence familiale. Parmi les jeunes 2SLGBTQ+ qui vivaient avec leur famille lorsque la pandémie s’est déclarée, 30 % ont signalé une aggravation de la violence et du rejet fondés sur leur identité, au sein de leur foyer. Les chercheurs ont également relevé que beaucoup de jeunes avaient du mal à échapper à la sphère familiale en raison des restrictions liées à la COVID‑19.

Effets de la violence familiale

Chez la majorité des jeunes, la pandémie s’est accompagnée de troubles anxieux, dépression, suicidalité et autres problèmes de santé mentale. Cela était dû à divers facteurs, dont :

Tous les participants ont déclaré souffrir d’anxiété et avoir des symptômes dépressifs. De plus, 55 % des jeunes avaient des scores cliniquement significatifs en matière de consommation problématique d’alcool ou de substances psychoactives. En outre, environ 79 % des jeunes se livraient à des actes d’automutilation non suicidaires et 33 % ont déclaré avoir fait une tentative de suicide depuis le début de la pandémie de COVID‑19.

Importance des relations familiales

Environ 48 % des jeunes ont déclaré que leurs relations avec les membres de leur famille s’étaient détériorées depuis le début de la pandémie de COVID‑19, près de 21 % des jeunes ont dit que leurs relations avec leur famille étaient demeurées les mêmes, et 6 % des jeunes ont observé une amélioration de leurs relations avec leur famille.

Dans l’ensemble, les résultats semblent indiquer que les jeunes participants ont été confrontés à la violence familiale aussi bien avant qu’après le déclenchement de la pandémie de COVID‑19. La majorité des jeunes ont déclaré que la violence familiale qu’ils avaient subie était fondée sur leur identité 2SLGBTQ+, et cette violence s’est intensifiée de manière significative chez les jeunes qui vivaient avec leur famille pendant la pandémie.

Les chercheurs ont constaté que plus de la moitié des jeunes participants (58 %) vivaient avec leur famille avant le déclenchement de la pandémie de COVID‑19, une proportion qui avait chuté à 38 % depuis. Les données de l’enquête ont également révélé que la santé mentale de presque tous les jeunes participants s’était dégradée pendant la pandémie, et qu’il y avait eu une augmentation de la suicidalité, de la dépression et de l’anxiété, ainsi qu’une augmentation de la consommation d’alcool et de substances psychoactives.

Portée et limites des conclusions

Les chercheurs signalent que leur étude comporte plusieurs limites. Tout d’abord, le manque de diversité au niveau de l’échantillon d’enquête, car la majorité des jeunes recrutés étaient en relation avec des services de soutien et ne représentaient pas l’entière population de jeunes 2SLGBTQ+ sans abri pendant la pandémie de COVID‑19. De plus, en raison de la taille insuffisante de l’échantillon, les chercheurs n’ont pas été en mesure de procéder à l’analyse comparative des données entre groupes sociodémographiques (p. ex.  au niveau de l’identité de genre, de l’orientation sexuelle et de l’identité ethno-raciale).

Enfin, comme la conception de l’étude était transversale, les chercheurs n’ont pas été en mesure de déterminer de liens de causalité. Ils n’ont donc pas pu établir de lien direct entre la violence familiale signalée par les jeunes et les effets de la pandémie.

Applications possibles

Les chercheurs recommandent que tous les paliers de gouvernement et les décideurs politiques accordent la priorité aux services de santé mentale ciblant la population 2SLGBTQ+. Il est impératif d’offrir des services de soutien adaptés à cette population et de former l’ensemble du personnel des services de santé mentale à cet effet. Pour réduire les effets de l’isolement, il est essentiel que les jeunes qui ne se sentent pas en sécurité chez eux puissent avoir le soutien de services communautaires en personne. Enfin, il convient d’améliorer l’accès à la technologie en étendant la couverture des données et en fournissant des appareils numériques aux jeunes 2SLGBTQ+ qui en ont besoin.

Auteur·e·s

Alex Abramovich1,2,3, Nelson Pang1, Amanda Moss1

  1. Institut de recherche en politiques de santé mentale, Centre de toxicomanie et de santé mentale, Toronto, Ontario, Canada
  2. École de santé publique Dalla Lana, Université de Toronto, Toronto, Ontario, Canada
  3. Département de psychiatrie de l’Université de Toronto, Toronto, Ontario, Canada

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